Vous le savez bien, je n’aurai jamais de cesse de déplorer la dérive de la langue française… passant un temps quotidien conséquent sur Internet, les occasions de me désoler n’en sont que plus nombreuses et je pourrais probablement faire un billet outré par jour… Mais étalons donc les plaisirs, aujourd’hui, je ne vais m’offusquer que d’une chose : l’utilisation abusive, inappropriée et systématique du mot “juste”.
C’est comme ça, c’est cyclique, les expressions du langage courant ont elles aussi leurs modes. Un beau matin, sans que l’on sache pourquoi, un mot, une phrase, une exclamation ont envahi la société sans crier gare. Par exemple, pendant mon adolescence, “j’crois qu’c’est clair” s’immiscait dans tout échange au point que c’en devenait insupportable.
Depuis quelques mois, il est difficile de tomber sur une phrase qui ne comprenne pas le mot “juste”… c’est juste pas possible, il est juste trop beau, t’es juste trop un con… Eh bien c’est juste très agaçant ! Au point que parfois, par mégarde, il m’arrive d’en prononcer un, par mimétisme, et généralement de le ponctuer d’une grimace d’auto mépris avant de me flageller à grands coups d’orties fraîches.
J’ai beau ne pas écrire pour gagner ma vie (pour l’instant bien sûr), je n’en suis pas moins habitée d’une conscience professionnelle et ai de ce fait vérifié la justesse (mouahah) de mon propos avant de tirer à boulets rouges sur la folie du moment. Alors sachez que mon pote Robert, Petit de son prénom, se range dans mon camp.
Car le sens commun actuel du mot pourrait se traduire par “tout simplement” : il est tout simplement trop beau, t’es tout simplement trop con. Or, j’ai beau compulser la définition longue d’une colonne en long et en large, nulle trace de ceci… Prenons le fait qu’il soit trop con comme exemple et voyons comment nous pourrions l’adapter à quelques uns des sens réels du mot juste.
- Il est juste de le trouver très con.
– Il est légitimement con.
– Il est précisément con.
– C’est un con authentique (aka un con terroir…).
– Il est bien trop ajusté, pour un con.
– Il n’est que con et rien d’autre.
– Sa manière d’être con est plutôt réglo.
– Dormir du sommeil du con (OK, j’en rajoute, là).
Bon, vous noterez que rien de tout ça n’est sous-entendu dans “il est juste trop con”. Après, on peut digresser, je ne suis pas contre, moi j’aime bien le con terroir, et en cherchant un peu, on doit pouvoir trouver d’autres dérivatifs. La seule explication acceptable serait que cela vienne de “just” qui, en anglais, s’insère aisément. Mais allez savoir pourquoi, j’ai un doute… Bien sûr, tout le monde comprend ce que veut dire “juste” dans le contexte fashion, mais ce n’en est pas moins incorrect. Bernard Pivot, viens à mon secours…
Pour avoir vu fleurir des groupes Facebook traitant de ce sujet, je sais que je ne suis pas la seule à exécrer l’expression. Mais la goutte d’eau qui a fait déborder la cruche à l’eau avant de l’avoir tuée, c’est de l’avoir entendu deux fois en trois minutes hier soir sur Europe 1. Une discussion se tenait entre l’animateur et un membre de la presse people (une rédac’ chef, si je ne m’abuse) au sujet de la pipolisation de je ne sais quel footeux (déjà, amalgame de deux sujets qui me passionnent au plus haut point… sic…).
Cette dame, non contente d’être au journalisme ce qu’est le Mac Do à la grande cuisine, s’est exclamée par deux fois que ce footballeur était juste trop beau. J’admets que la presse people ne mérite le nom de média que prononcé du bout des lèvres et avec un certain dégoût (ça n’engage que moi…), elle n’en est pas moins lue par beaucoup de monde et considérée comme influente. Ce qu’on lit dans la presse se doit d’être correct, bien évidemment…
Alors qu’on entende ce “juste” horripilant dans les cours d’école, qu’on le lise dans les forums de geeks ou qu’on le retrouve dans les quizzes Facebook est une chose. Que des professionnels éduqués (car le fait qu’ils éditent de la merde ne leur ôte probablement pas leurs capacités et qualités par ailleurs, restons justes) suivent des tendances qui déforment la langue qu’ils devraient aider à conserver un minimum intègre me choque tout autrement !
Alors tant qu’à faire n’importe quoi avec notre héritage culturel, merde, soyons créatifs ! Je propose donc qu’on se réfère au grand philosophe Franck Pitiot à travers le rôle de Perceval le Gallois et qu’on remplace tous les “juste” par “srabaradjan”…
















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